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En Irlande, Rossport veut renvoyer Shell en mer

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Nicolas Salvi - Politis.fr

Depuis 2005, les habitants de Rossport et des alentours, au Nord-Ouest de l’Irlande, se battent contre un projet de gazoduc mené par Shell.

En 1996, un gisement de gaz prometteur est découvert par Enterprise Energy au large du comté Mayo, au nord-ouest de l’Irlande. La petite communauté du village de Rossport accueille la nouvelle avec optimisme : le gisement, baptisé « Corrib », pourrait apporter des emplois bienvenus dans cette région durement frappée par le chômage et l’émigration.

Mais, rapidement, la population déchante. On apprend d’abord qu’une raffinerie va être construite à 5 kilomètres à l’intérieur des terres, à quelques encablures du lac Carrowmore, la principale réserve d’eau potable du secteur. On apprend aussi qu’un gazoduc va relier le gisement au bâtiment, faisant circuler le gaz à une pression anormalement élevée d’environ 150 bars, contre 5 bars en moyenne sur un gazoduc domestique. En prime, le trajet prévu du pipeline est situé à une distance anormalement faible des habitations.
Expérimental, le projet Corrib ? Pas inintéressant, en tout cas, pour Shell, qui rachète Enterprise Energy.

Le chantier de Glengad prépare l’arrivée du gazoduc à proximité des habitations.

La résistance s’organise

Après avoir échoué à se faire entendre par les voies légales, les habitants de Rossport et des villages alentour décident, en 2005, de s’organiser. Shell to Sea est né. Les revendications du mouvement : un traitement normal du gisement, avec une raffinerie installée au large ou, à la rigueur, sur le littoral. La même année, cinq habitants de Rossport sont emprisonnés. « Les techniciens de Shell sont arrivés chez eux en expliquant qu’ils avaient une autorisation du gouvernement d’entrer sur leurs terres », se souvient Gerry Bourke, un agriculteur du village voisin. « En l’absence de documents officiels, les propriétaires ont refusé de les laisser passer. Les cinq de Rossport ont fait 94 jours de prison. »

L’affaire des cinq de Rossport siffle le coup d’envoi d’un conflit qui se poursuit encore aujourd’hui. Avec l’emprisonnement de ces habitants de la région, agriculteurs pour la plupart, la presse ne peut plus ignorer le bras de fer qui s’est engagé dans cette partie isolée du comté Mayo. Ce qui ne veut pas dire que les médias irlandais soutiennent la campagne de Shell to Sea. « Il a été dit que nous étions soutenus par l’Irish Republican Army ou le parti indépendantiste Sinn Féin pour nous stigmatiser », déplore Eoin O’Leidhin, un activiste de la première heure. Pas facile de se faire entendre dans un pays où la grande majorité des journaux est tenue par le groupe de la famille O’Reilly, qui détient aussi des intérêts dans la compagnie pétrolière Providence Resources. L’activiste poursuit : « Ce bruit de fond médiatique a encouragé l’impunité de la garda (la police irlandaise, NDLR) pendant les manifestations. »

Camp de solidarité

En 2005, Shell to Sea décide d’élargir la lutte en organisant son premier camp de solidarité. Des activistes arrivent des cinq continents pour prêter main forte aux habitants (Voir l’affiche inspirée d’Asterix pour le camp 2013, ici). « Cela nous a permis de comprendre qu’il nous arrivait la même chose qu’en Afrique du Sud ou au Nigéria », se souvient Eoin O’Leidhin.

 

Alors que les pratiques d’action directe non-violente se généralisent à Rossport, les manifestants se heurtent à une répression policière étonnamment brutale sur le terrain. Pour Terence Conway, porte-parole de Shell to Sea, le constat est sans appel : « On a affaire à une véritable répression d’État. La garda collabore avec Shell en enfreignant elle-même les lois qu’elle devrait faire respecter. »

À partir de 2007, Shell décide de louer les services de la société de sécurité IRMS (Integrated Risk Management). « Ni plus ni moins des mercenaires, pour Terence Conway, qui agissent avec la complicité de la garda. » Les agents de sécurité de l’IRMS sont pour la plupart d’anciens militaires et policiers originaires des pays de l’Est et des Balkans.

En attendant, bien que ralentis, les travaux suivent leur cours avec un record de 472 mouvements de camions par jour. En 2008, le plus grand navire poseur de canalisations au monde, le Solitaire, jette l’ancre à proximité de la plate-forme de Corrib accompagné de deux vaisseaux de la marine irlandaise. Après dix jours, il est forcé d’abandonner son poste en raison d’un problème technique. Il reviendra un an plus tard, toujours avec l’appui de forces militaires, soutenues par 300 gardaí et 200 agents IRMS (On peut avoir un aperçu de ces déploiements militaires et policiers sur cette page Indymedia).

Shell to sea remporte malgré tout quelques batailles. Le trajet du gazoduc, qui devait passer sur des terrains tourbeux parfois à 70 mètres des habitations, est révisé deux fois par Shell. Aujourd’hui, il est prévu que le gaz circule dans un tunnel creusé sous la baie de Sruwaddacon, pourtant classée zone spéciale de conservation par l’Union européenne. Une révision qui n’a pas apaisé les inquiétudes des habitants.

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La baie de Sruwaddacon sous laquelle le tunnel sera creusé.

Récemment, de larges trous se sont formés sur les plages de la baie, desquels sortent de grosses bulles d’air. Pour Terence Conway, « la situation est très sérieuse. Ces trous sont très profonds et les gamins qui jouent dans le coin sont naturellement attirés par ce phénomène. Le terrain n’est tout simplement pas adapté à la construction d’un tunnel ». Devant le silence des pouvoirs publics et du service de communication de Shell, les habitants ont décidé d’installer eux-mêmes des panneaux de prévention.

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Autre épisode récent : il a été officialisé dans la presse que Shell a offert, à plusieurs reprises, de larges quantités d’alcool à la garda stationnée à proximité de Rossport. Le montant de ces pots-de-vins s’élèverait à 35 000 euros. « Ni Shell ni la police n’ont nié les faits. Leur seule réaction a été de déclarer qu’il n’y avait pas de preuves. Bien sûr qu’il n’y en a pas, ils ont tout bu ! », s’amuse Terence Conway.

L’affaire, malicieusement baptisée « Loadsabooze » par les opposants au projet Corrib, apporte une bouffée d’oxygène bienvenue à Rossport, après plus de huit ans de lutte acharnée. Le bilan demeure malgré tout positif : « on peut être fiers d’avoir repoussé la fin du chantier d’au moins dix ans », se félicite le porte-parole de Shell to sea. Qui conclut : « Le projet de Corrib coûtera plus de 2,5 milliards d’euros contre les 800 millions initialement estimés par Shell. »

Pour aller plus loin :

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Posted Date: 
30 September 2013